BD et transmédia : interview de Matz, auteur de Le Tueur.

Matz, scénariste BD et co-auteur de la célèbre série Le Tueur, est un touche-à-tout. Bande dessinée papier, jeu-vidéo, roman, BD numérique… ce créateur multi-supports a aujourd’hui choisi de nous faire partager sa vision des nouvelles formes d’écriture, de l’élaboration de scénarios de bandes dessinées digitales en passant par le transmedia. Alors, Matz, comment construit-on une bonne histoire, aujourd’hui ?

Le tueur, par Matz et Jacamon : un pilier du polar en BD ©Matz & Jacamon
Le tueur, par Matz et Jacamon : un pilier du polar en BD ©Matz & Jacamon

EspritBD : Jeux-vidéos, BD, BD numérique, fiction transmédia… ta carrière révèle une certaine curiosité pour les expériences narratives. Peux-tu revenir sur tes expérimentations passées ?

Matz : J’ai commencé de manière plutôt classique : une BD en 1990, puis un roman en 1993, et une autre BD la même année… Et puis fin 1994 j’ai commencé avec Ubisoft, en concevant, en écrivant et en réalisant un jeu d’aventure « à l’ancienne », c’est à dire un bon vieux « point and click », qui s’appelait « Les 9 destins de Valdo » … Et c’est là que j’ai vraiment développé un grand intérêt pour ces nouvelles formes d’écritures.

Les jeux imposent de réfléchir aux choses un peu différemment, ne serait-ce que parce que le scénario n’y occupe pas une place centrale, qu’il est une des composantes, mais après le gameplay. En revanche, les jeux exigent de réfléchir à la narration de manière différente, avec les phases cinématiques non-interactives et les phases interactives. Quels éléments narratifs met-on où ?, lesquels sont indispensables au joueur ?, lesquels doit-il glaner seul ?, toutes ces interrogations qui sont passionnantes. Et puis je demeure persuadé que le jeu continue d’avoir beaucoup à offrir en termes de possibilités narratives.

Ensuite, des jeux ont découlé d’autres expérimentations, comme ce qui a trait au transmédia, parce que les jeux ont été pas mal en pointe là-dessus. Et la petite BD interactive qu’on a fait autour de la série Antigone 34 s’inscrit tout à fait dans ce genre d’expérimentations transmédia, avec cette différence peut-être qu’elle mélangeait de la vidéo, ce qui en fait un peu plus qu’une bd virtuelle ou online. C’est aussi une bd qu’on ne peut pas avoir sur papier du fait de l’inclusion d’éléments hétérogènes. D’une manière générale, je trouve que les expérimentations sont toujours intéressantes, qu’elles offrent de nouvelles perspectives et obligent à réfléchir différemment, et quand on écrit c’est une chose toujours intéressante.

Le Tueur The Killer SubmarineChannel

EspritBD : Il existe une version numérique de ta célèbre BD, Le Tueur. Peux-tu nous en expliquer le fonctionnement ? Qu’est-ce qu’elle apporte au lecteur ? Quelle est ton implication sur la version numérique du Tueur par Submarine Channel ?

Matz : Il n’y en a pas vraiment eu. Je les ai rencontrés au moment où ils ont exprimé le souhait de le faire, je leur ai donné mon accord, et ensuite ils me l’ont montré. Et je trouve que pour un coup d’essai c’était intéressant et réussi, parce que ça commence à dater, cette affaire là ! Ils ont vraiment travaillé dans le sens de créer une atmosphère, par le rythme, l’adjonction de musique, et de ce point de vue-là, c’était une bonne idée et ça fonctionnait bien. C’était une animation évidemment un peu limitée, mais c’était assez neuf à l’époque et nous étions aussi contents qu’ils aient choisi Le Tueur pour cette expérimentation.

La série Le Tueur, une saga à (re)découvrir absolument ! ©Matz & Jacaron

La série Le Tueur, une saga à (re)découvrir absolument ! ©Matz & Jacamon

EspritBD : Quels sont les principaux apports des formats numériques pour la BD ?

Matz : Je suppose que beaucoup de choses demeurent à inventer, mais qu’il y a aussi des questions de droits et juridiques qui peuvent s’interposer entre ce qu’il serait créativement bien de faire et ce qu’il est possible de faire. Je sais par exemple que mettre des voix sur une BD numérique pose des problèmes de droits, surtout dans l’optique où il y aurait une possible adaptation cinématographique, parce qu’alors quid de la voix de l’acteur ? Mais la transposition du papier à un format numérique, avec des animations, du son, des possibilités d’inclure des séquences vidéo, d’ajouter du mouvement, peuvent créer une atmosphère particulière. Dans ce cas, l’adaptateur, car il est possible de parler d’adaptation, peut mettre l’accent sur ce qui l’intéresse le plus ou lui plaît le plus. Et du coup on peut mettre des choses différentes en valeur, offrir un nouveau point de vue sur la même matière.

Antigone 34, la BD, est aussi sur Youtube

Antigone 34, la BD, est aussi disponible sur Youtube, courez-y !

EspritBD : Tu travailles sur Antigone 34, un projet de fiction transmédia pour France Télévisions. Peux-tu nous expliquer ce qu’est le transmédia ?

Matz : Le transmedia est la possibilité de développer du contenu simultanément sur plusieurs supports, c’est à dire que ces supports se complètent et s’enrichissent les uns les autres, par opposition au produit dérivé qui ne fait que décliner des éléments qui existent déjà dans le « produit mère », si on peut appeler ça comme ça, à moins qu’il ne faille dire le  » produit père ». On raconte la même histoire, mais pour avoir une vision complète et exhaustive, il faut avoir suivi l’affaire sur les différents médias choisis, tandis que le produit dérivé n’apprend rien de plus.

EspritBD : Comment la BD peut-elle s’inscrire dans des projets transmédia, à tes yeux ?

Matz : La BD peut s’inscrire très naturellement dans un bon projet transmédia. Parce qu’elle offre un cadre et un format qui permettent de développer pas mal de choses, de prendre un certain temps pour le faire, et d’aborder des sujets que d’autres médias pourraient éviter. Notamment, je pense que la BD est un des rares médias qui reste un peu protégé du politiquement correct. On peut dire et montrer des choses, tenter des structures narratives assez originale, prendre des risques. Cela tient aussi au fait que faire une BD ce n’est pas très onéreux, quand on compare avec la TV ou le cinéma, et cela peut permettre de toucher un public nombreux.

La seule grosse contrainte à mon avis pour la BD, c’est le temps. Il faut du temps pour produire un bon album, aussi bien du point de vue du scénario que du dessin. Et la qualité est cruciale. Pour avoir un bon scénariste et un bon dessinateur, il faut parfois savoir attendre pour que les « bons » soient disponibles (en partant du principe que les « bons » sont souvent très pris). Et donc il faut s’y prendre très en avance, ce qui est un temps qui ne correspond pas forcément à celui du cinéma ou de la TV. Commencer une BD un an avant sa sortie, cela veut dire que le film ou la série sont « lockés », ne bougeront plus trop, et sortiront. C’est parfois beaucoup demander. Mais c’est primordial, parce que le public de la BD n’est pas un public facile, il est exigeant et éduqué dans son domaine, et il identifiera tout de suite une BD de mauvaise qualité ou moyenne à un simple produit dérivé sans intérêt, une tentative de gagner de l’argent sans rien offrir en échange. Je crois toujours de toute façon qu’on a intérêt à privilégier la qualité. Sur le long terme, c’est ce qui fait la différence.

Matz

Matz nous réserve encore de belles surprises et expériences, sans l'ombre d'un doute ! :)

Alors, qu’en pensez-vous ? Si vous souhaitez pousser la réflexion plus loin, bon nombre de liens sont à votre disposition : pour le projet Antigone 34, retrouvez les deux premiers épisodes de la série mêlant BD et vidéo ici et . Faites également un tour vers l’adaptation de la série Le Tueur en  version numérique par Submarine Channel (en anglais), pour pleinement vous plonger dans l’univers de ce conteur d’histoires hors-pair. Bonne lecture !

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